FRAGMENTS DU MONDE CONNU
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La série des Fragments du monde connu met en scène deux réalités : la frontalité verticale du tableau d'une part, et l'étendue horizontale du monde d'autre
part. Le motif de la falaise assume la présence opaque du plan, de la peinture et de la matière ; lorsque les lignes de rhumb qui parcourent la surface renvoient au fantasme d'un
balisage et d'une connaissance du monde, que son extension au-delà des limites du regard rend impossible.
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Les lignes de rhumb : un réseau enchevêtré de lignes qui se superposent aux tracés des mers, des océans et des terres sur les cartes marines anciennes. Entre le XIVe et le XVIIe siècle,
elles matérialisent pour les navires les routes possibles vers un horizon au-delà duquel elle s'étendent sur le vide, le blanc du parchemin laissé vierge par les limites de la
connaissance. Ces tracés géométriques abstraits, s'ils s'étendent sur le plan, désignent bien une horizontalité du monde, au-delà du regard.
À cet imaginaire oscillant entre la connaissance rationnelle et les représentations imaginaires du monde s'oppose la présence littérale des choses. Présence têtue et frontale qui est aussi
celle du tableau, de la peinture dont l'opacité rejoint celle du motif : la falaise, la pierre, le pan rocheux présent comme le signe d'un affrontement nécessaire avec le monde réel, la
matière qui résiste au regard. De cet affrontement et de cette tension, la peinture finit elle-même par apparaître comme pure abstraction ; apparition ou fantôme dont chaque fragment
renvoie ici à tous les autres, infiniment substituables et liés peut-être seulement par ces lignes qui traversent toutes les images, de part en part, hors-cadre, et hors-champ. Si la
peinture est un pur artifice, on peut émettre un doute sur la réalité de ces morceaux de falaise. Reste le geste, la matière, la surface, le tableau dont l’étymologie dit bien ce qu'il est
: tabula, ou tablel, la planche, le panneau de bois,
plan, plat, frontal, opaque. Mais aussi : la carte.